Dumas se renseigne…

Vous avez d’ailleurs dû lire la fameuse préface qui ouvre les Trois Mousquetaires :
"Il y a un an à peu près [1843], qu’en faisant à la Bibliothèque royale des recherches pour mon histoire de Louis XIV, je tombai par hasard sur les Mémoires de M. d’Artagnan (…)"

Ne cherchez plus, la principale source d’inspiration du célèbre roman de Dumas vient d’être citée ! Les Mémoires de M. d’Artagnan, comme son nom l’indique, retrace l’histoire de notre célèbre héros. Sauf qu’il a été écrit par un autre que lui : Gatien de Courtilz de Sandras lui dédie cette biographie en 1700, soit 27 ans après la mort de l’intéressé. Bien sûr, après autant de temps, il était évident que ces mémoires allaient être fortement romancées. Dumas partait donc déjà sur un sujet mêlant histoire et fiction. Un autre roman de Sandras va également être utilisé : Mémoires de Monsieur le comte de Rochefort (1644) qui sont entièrement fictives. Dumas va en tirer le célèbre adversaire de d’Artagnan.

Malgré tout, Alexandre n’oublie pas de réviser son histoire et ses classiques avec son collaborateur Auguste Maquet, lui-même professeur d’histoire. Faisant des recherches sur d’Artagnan, il le voit apparaître dans les écrits, les mémoires, les lettres de Mlle de Montpensier, de M. de Saint-Simon, de Mme de Sévigné… sans oublier la fameuse arrestation de Fouquet par le Gascon.

Toutefois, le "roman" de Courtilz fournit à lui seul une grande majorité de personnages réels ou fictifs pour les Trois Mousquetaires : d’Artagnan, Athos, Porthos, Aramis, Rochefort, Milady, etc.

Le saviez-vous ?

D’Artagnan a vraiment existé !
Le vrai se nomme Charles de Batz-Castelmore par son père, comte d’Artagnan par sa mère. Il est né à Lupiac, en Gascogne, entre 1611 et 1615.
Il n’aurait pas pu faire le siège de la Rochelle, il n’aurait eu que 13 ans à l’époque !
Il monte à Paris en 1630 et emprunte le nom de sa mère, d’Artagnan, car cette branche est mieux introduite à la Cour. Il s’engage chez les cadets des Gardes-Françaises puis est affecté à la Compagnie des Essarts des gardes françaises à Fontainebleau.
Son entrée chez les mousquetaires par Mazarin ne se fera qu’en 1644, en même temps que son ami François de Montlezun de Besmaux, futur gouverneur de la Bastille (qui apparaît dans le Vicomte de Bragelonne). En 1667, il devient capitaine-lieutenant des mousquetaires sous Louis XIV. D’Artagnan meurt, comme maréchal de camp, au siège de Maastricht en 1673.

Il existe même encore aujourd’hui un descendant de notre héros gascon ! Aymeri de Montesquiou d’Artagnan, sénateur du Gers, est fier de sa filiation directe avec le cousin de Charles, Pierre de Montesquiou (1640-1725), également mousquetaire.

Impressionnant, n’est-ce pas ? Athos, Porthos et Aramis ont également existé mais leur biographie se révèle moins complète que celle de d’Artagnan.

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Milady & Co.

Que serait le roman sans ses personnages ?

Ils ont tous leur mot à dire. Grâce à Dumas, ils reflètent une idée, un sentiment, un principe romantique ou les travers de la société (sûrement celle du XIXe siècle). Toutefois, il serait intéressant de différencier l’Histoire et la fiction dans le portrait de chacun d’entre eux.

Commençons d’abord par les personnages historiques et l’idée qu’ils représentent :

  • D’Artagnan (le courage) : la biographie de notre héros a été changée pour qu’il puisse participer à l’aventure de la Rochelle (voir "Dumas se renseigne"). Dumas en a fait le plus jeune de nos quatre héros, le plus vif, le plus fougueux et également le plus naïf.
  • Athos (la sagesse) : le vrai personnage étant fade, Dumas lui a offert un titre de noblesse fictif (le comte de la Fère), un passé avec Milady et un penchant pour la bouteille. Il est le plus âgé de ses quatre compagnons, leur prodiguant des conseils précieux. Il a un rapport paternaliste avec d’Artagnan.
  • Aramis (la dissimulation/l’hypocrisie) : cet élégant mousquetaire a un caractère très controversé. Il ressemble fort au Tartuffe de Molière, naviguant entre la religion et les femmes. Il a l’esprit le plus réservé de la bande, aucun de ses compagnons ne savent vraiment ce qu’il pense. Dumas, comme pour Athos, lui a donné un titre (le Chevalier d’Herblay).
  • Porthos (la force) : il est décrit comme un colosse, Dumas lui attribue également un titre (baron du Vallon). Son cerveau n’étant pas énormément utilisé, c’est sa puissance qui inspire le respect. Il est le moins connu de la troupe puisque tout lui réussit dans sa vie privée.
  • Richelieu (le manipulateur) : d’après Dumas, le cardinal est un homme secret pour qui "la fin justifie les moyens". Il pose ses cartes (Milady et Rochefort) sans jamais se salir les mains. Son but n’est pas d’humilier le roi mais plutôt, comme je l’ai dit dans le billet précédent ("L’Histoire dans le roman"), d’éloigner Buckingham de la reine. Il a un ascendant énorme sur Louis XIII et même, le surpasse en force de caractère (fictivement bien sûr).
  • Anne d’Autriche (la Dame d’amour) : la reine fait battre les coeurs, ce qui provoque des conflits sans précédent. On peut quasiment dire que le récit ne serait rien sans elle, ses ferrets et le siège de la Rochelle pour ses beaux yeux (voir "L’Histoire dans le roman"). La "vraie" reine avait repoussé tout type d’avance de la part de Buckingham et ne se  fourvoyait pas dans de pareilles galères.
  • le Duc de Buckingham (l’amoureux transi) : George Villiers est une victime de l‘amour impossible qu’il porte à la reine. Dumas le décrit comme un personnage romantique, galant et sensible alors que le "vrai" Buckingham ne possédait pas ces qualités. Au contraire, il était haï par beaucoup, en France comme dans sa patrie.
  • M. de Tréville (le patriarche) : sa biographie, comme celle de d’Artagnan, a été remodelée par Dumas. Etant capitaine des mousquetaires, il décide pour eux de leurs missions. Il n’hésite pas à les gronder mais aussi à les féliciter, tel un père avec ses enfants.
  • Louis XIII (le mari jaloux) : voilà un personnage digne du théâtre comique ! Dumas a donné à Louis XIII les pires défauts : faible, sans envergure, dégoûté des femmes et surtout jaloux. L’auteur fait exprès de le rendre insipide et méprisable afin que l’infidélité de la reine paraisse évidente et justifiée. Le roi des manuels d’Histoire n’est pas du tout comme cela, fort heureusement !
  • Mme de Chevreuse (l’intrigante) : même si elle n’a pas la parole dans le roman, la duchesse est partout ! Maîtresse adorée d’Aramis, meilleure amie de la reine, elle aide les mousquetaires dans leurs aventures. La duchesse de Chevreuse était réellement une proche de la reine et une sacrée coquine, Dumas n’a pas eu besoin de modifier grand chose !
  • John Felton (l’assassin/la victime) : ce pauvre protestant est à la fois la victime de Milady et l’assassin de Buckingham. Dumas nous fait ressentir de la pitié pour lui plus que de la colère. Le personnage historique est quasiment inconnu.

Nous allons maintenant pouvoir passer aux personnages entièrement fictifs (majoritairement tirés des Mémoires de M. d’Artagnan de Gatien de Courtilz de Sandras) et pourquoi Alexandre Dumas les a utilisés :

  • M. et Mme Bonacieux (le couple bourgeois) : ce sont des personnages tout droit sortis du théâtre. Le vieux mari et sa jolie jeune femme, qui ont des idées politiques différentes, ne s’aiment ni l’un ni l’autre. Constance Bonacieux a un rôle important puisqu’elle est à la fois la maîtresse de d’Artagnan, la confidente de la reine et la victime de Milady. Son mari n’est qu’un délateur cardinaliste faible et opportuniste qui précipite la chute de sa femme.
  • Milady de Winter (la femme fatale) : voici le stéréotype de Dumas sur la séductrice : belle, blonde, bien faite et immorale. Elle est le pire cauchemar des mousquetaires. Milady est un obstacle à chacune de leurs aventures et n’hésite pas à (faire) tuer Constance et Buckingham. Malgré tout, les quatre compères ne font pas dans la dentelle quand ils la croisent : Athos essaie de la pendre mais échoue et d’Artagnan la viole deux fois. A la fin du récit, ils se mettent à six, avec Lord de Winter et le bourreau de Lille, pour la faire décapiter.
  • le Comte de Rochefort (l’âme damnée) : le personnage est tiré, non pas des Mémoires de M. D’Artagnan mais des Mémoires de M. le Comte de Rochefort (voir "Dumas se renseigne"). Il devient, avec Milady, l’homme à abattre. Avec son profil atypique (la cicatrice sur la joue) et sa discrétion, il est le parfait bras droit de Richelieu qui lui confie des missions secrètes. A la fin du récit, il se range du côté de D’Artagnan.
  • Lord de Winter (l’adjuvant) : frère du mari de Milady, il découvre grâce aux mousquetaires le véritable caractère de sa belle-soeur. Il va mettre tout en oeuvre pour les aider outre-Manche en emprisonnant Milady et en prévenant Buckingham. Il est l‘un des six juges de cette femme.
  • Planchet, Mousqueton, Bazin, Grimaud et Ketty (les valets et la soubrette) : ils peuvent paraître insignifiants à première vue alors qu’ils rajoutent de la profondeur au récit : avoir un valet est un symbole de richesse à l’époque. De plus, les valets de Dumas ressemblent psychologiquement à leur maître respectif : Planchet (D’Artagnan) est fiable, Mousqueton (Porthos) est attiré par le luxe, Bazin (Aramis) est plus religieux que son maître et Grimaud (Athos) est aussi silencieux que le sien. Par contre, Ketty, la soubrette de Milady, est l’opposée de sa maîtresse : elle aime d’Artagnan d’un amour véritable et n’hésite pas à lui révéler les desseins sordides de la comtesse.

Sans le remaniement de l’Histoire et une part de fiction rajoutée par Dumas, le roman n’aurait plus autant d’attrait. Le principal motif de l’auteur est de gagner de l’argent : s’il fait rêver le lecteur, celui-ci achète le journal ou le livre. Donc un peu d’imaginaire et de "fariboles historiques" ne font pas de mal, au contraire, on peut dire que c’est payant !

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